Open Deezer, le pari fou de Deezer !

Deezer a lancé aujourd’hui Open Deezer, une API permettant à n’importe quel développeur d’utiliser les 15 millions de titres, les playlists et les radios du site de musique en streaming pour développer ses propres applications. Cette approche qui est à ma connaissance une grande première dans l’univers du web semble être un pari fou tant il risque de réduire le rôle de Deezer à sa portion congrue. Ou peut-être est-ce une révolution dans la manière de développer un éco-système multimédia ?

 

Qu’est-ce qu’Open Deezer ?

Intéressons-nous d’abord plus en détails à Open Deezer. Cette API met à disposition l’ensemble des contenus de Deezer à n’importe quel développeur tiers, pour qu’ils puissent créer toute forme de site Web, application mobile, TV, PC, widget, extension pour navigateur, et j’en passe, en utilisant le catalogue de musique, les playlists et les radios de Deezer. N’importe quel développeur qui aura une idée brillante de site de musique mais qui n’aura pas le contenu ni la force de frappe pour aller négocier avec l’ensemble des ayant-droits pourra ainsi se concentrer sur son produit, en utilisant le contenu fourni par Deezer. Mieux encore, il pourra bénéficier du système d’affiliation mis en place par Deezer qui le rémunérera à hauteur de 9,99€ pour tout nouvel abonné ayant souscrit via une application tierce. La contrepartie pour les développeurs, ou plutôt pour les utilisateurs, est que les personnes utilisant ces nouveaux services devront être abonnés à Deezer Premium, sinon ils ne pourront écouter que 30 secondes par titre.

Cette approche est à ma connaissance une grande première. Jamais dans l’histoire du Web, un site n’avait mis à disposition son contenu à disposition de développeur tiers pour développer des sites externes qui plus est un site média ! A titre de comparaison, cela reviendrait à ce que je mette le contenu de mon blog à disposition de n’importe quel développeur qui pourrait créer un site Web mieux léché en réutilisant mon contenu. En exagérant un peu, c’est comme si Wikipédia mettait l’ensemble de son contenu à disposition de Larousse pour qu’il en imprime des dictionnaires !

 

Une stratégie risquée

Cette approche me semble risquée à plusieurs égards. Tout d’abord, elle risque de fragmenter l’expérience utilisateur de Deezer au travers de multiples sites qui pourraient avoir des ergonomies et des fonctionnalités tout à fait diverses. Ainsi, un abonné Deezer qui aurait à disposition l’ensemble de ces sites ne retrouverait pas une homogénéité d’expérience entre ces services ou sur ses différents écrans.

Cela risque également de diluer fortement la marque Deezer au profit des sites tiers. En effet, mis à part l’abonnement qui reste propriété de Deezer, le site tiers deviendrait l’interface privilégié d’un utilisateur.

En étant quelque peu extrême, on pourrait même imaginer qu’un développeur de génie redéveloppe intégralement une nouvelle interface de Deezer, plus ergonomique, mieux designée, ou avec des fonctionnalités sociales plus poussées, attirant ainsi l’ensemble des utilisateurs de Deezer.

Cette approche pourrait ainsi voir le rôle de Deezer réduit à un simple acquéreur de droit et gestionnaire d’infrastructure technique back-office, et donc abandonner toute la partie de développement produit, front-office.

 

Mais pourquoi Deezer fait ce pari ?

Face à cela, il convient de se demander quelle logique pousse Deezer à faire ce choix. Une hypothèse peut être de considérer que Deezer est dans une logique totalement opportuniste. Deezer veut attirer des abonnés peu importe l’avenir de son site et cherche à engranger le plus d’utilisateurs payants possibles pour maximiser ses revenus (voire même réduire ses coûts, de développement notamment).

Une autre hypothèse peut être que Deezer ne se croit pas assez puissant pour créer un écosystème autour de son site. Cette approche est en effet à l’opposée de Spotify qui rappelons-le, cherche à devenir « l’OS de la musique » en mettant à disposition un kit de développement sur son logiciel permettant à des développeurs tiers de créer des applis, à l’instar d’iOS qui permet de développer des applications sur iPhone. Deezer pense donc peut-être que cette approche est vouée à l’échec car très contraignante pour les développeurs qui doivent suivre un cahier des charges bien précis et des validations lourdes.

Ce choix peut également être motivé par la volonté de Deezer de laisser la main à des développeurs tiers en considérant qu’il n’a pas les ressources suffisantes pour développer son produit à l’infini. En effet, avec la multiplication des écrans et la fragmentation des systèmes (d’exploitation notamment), il devient de plus en plus difficile de suivre les évolutions technologiques. Ainsi Deezer préfère-t-il peut-être laisser des développeurs tiers créer des applications sur l’ensemble des modèles de TV, portables, OTT, etc. notamment les plus confidentiels, plutôt que d’avoir lui même à porter son service sur chacun d’eux.

Cette approche pourrait aussi être vu comme une logique de crowdsourcing, en considérant (et c’est une évidence) que Deezer n’a pas la science infuse et en laissant émerger d’excellentes idées d’autres développeurs. Idées qui pourraient être à terme intégrées dans Deezer !

Enfin, peut-être que Deezer veut révolutionner totalement la vision de consommer du contenu multi-média en décorrélant le contenu de son produit. Le contenu serait alors universel pour tous les sites de l’écosystème Deezer et les produits seraient multiples au gré des préférences des utilisateurs. On retrouve un peu ce modèle dans le développement des infrastructures réseau télécom, où les opérateurs tendent à investir en commun dans la construction du réseau commun et où chacun développe ses offres, ses services et sa base de client. Deezer serait alors le point d’entrée unique des ayants-droits qui voudraient être présents sur des sites en streaming comme iTunes a pu l’être dans la vente de musique. Cela permettrait ainsi d’atteindre une taille critique et de gagner en pouvoir de négociation auprès d’eux. Quoi qu’il en soit, cela serait encore une fois un changement total de cap pour Deezer en abandonnant son rôle de plate-forme au profit d’un rôle de « gestionnaire de droit ».

Spotify valorisé à 800M€ aujourd’hui, Deezer 80M€ par Orange il y a un an, cherchez l’erreur…

Spotify a été valorisé aujourd’hui 774 millions d’euros  suite à une levée de fonds de 69M€ qui devrait lui permettre de poursuivre sa croissance à l’international, notamment aux US. Pour rappel, même si le chiffre n’avait pas été annoncé, Deezer aurait été valorisé 80 millions d’euros par Orange pour en acquérir 11% des parts.

Il est donc légitime de se demander si Spotify vaudrait près de 10 fois plus que Deezer ? Ou s’il suffit aujourd’hui d’un bon buzz aux US pour décrocher le jackpot ? ou finalement si Orange n’aurait pas réalisé la bonne opération il y a un an ?

Est-ce que Spotify vaudrait près de 10 fois plus que Deezer ?

Pour répondre à la première question, comparons les 2 services. Sur l’offre et le business model il n’y a fondamentalement aucune différence entre les 2 sites : un service d’écoute de musique en streaming, gratuit et payant de 5 à 10€ / mois, disponible sur PC et mobile. Par contre, trois différences majeures les distinguent.

La première à l’avantage de Spotify est le catalogue de musique. En effet, le site suédois a réussi à signer des accords avec la plupart des maisons de disque pour lui permettre d’associer un catalogue varié à une disponibilité dans un grand nombre de territoires, dont les Etats-Unis. A condition, et voilà la deuxième différence, d‘imposer une limitation aux utilisateurs, à savoir limiter l’écoute d’un titre à 5 fois. Ainsi, au-delà de 5 écoutes d’une chanson, un utilisateur ne pourra jamais au grand jamais la ré-écouter sur Spotify, à moins de passer sur une offre payante. Contrainte qu’a refusé Deezer, qui a fondé son service sur le principe de playlist et qui ne pouvait donc accepter cette limitation. Le site français a préféré limiter l’écoute à 5h/mois, ce qui permet de maintenir une utilisation du service dans ses fonctionnalités de base et qui ne doit impacter finalement que 10% des hard-users. Avantage donc à Deezer sur ce point, mais inconvénient lorsqu’il s’agit de négocier avec les majors, Universal en tête, qui refusent d’accepter cette condition. La dernière différence réside dans les technologies utilisées pour la version fixe : un site en html5 pour Deezer, un logiciel à installer pour Spotify. A l’heure du cloud computing, des modèles d’architecture en SaaS et autres ChromeOS, l’avantage serait plutôt à Deezer qui a choisi une technologie tourné vers l’avenir.

Donc résultat final 1-2 pour Deezer. Mais le point marqué par Spotify sur l’exhaustivité du catalogue est sans doute suffisant à lui  seul pour dépasser les 2 autres, particulièrement pour un service d’écoute de musique ! A moins, que la limitation à 5 écoute au total se révèle être une condition rédhibitoire à moyen terme pour les utilisateurs.

Est-ce qu’il suffit d’un bon buzz aux US pour décrocher le jackpot ?

Mais peut-être que la victoire de Spotify réside dans un autre domaine, le buzz. En effet, il ne fait aucun doute que Spotify bénéficie d’une sur-médiatisation et d’un buzz positif et en particulier aux US, terre d’accueil des start-ups en quête de croissance et de valorisation à 9 chiffres. Avec l’entrée de Sean Parker, co-fondateur de Napster, au capital de Spoify le site a connu une exposition sans pareil aux Etats-Unis alors que le site n’y était encore pas disponible (pour l’anecdote c’est le même Sean Parker qui est entré au capital de Facebook à ses débuts et que l’on retrouve dans le film The Social Network incarné par Justin Timberlake, ce dernier ayant racheté récemment MySpace, concurrent malheureux de Facebook… On s’y perdrait presque !). Par ailleurs, Spotify surfe sur la vague de Netflix qui sur le même modèle dans le cinéma connait un vif succès aux Etats-Unis. Spotify occupe donc une place vacante dans l’esprit des gens pour un service de consommation payante de musique par abonnement. Pour preuve, ce fameux buzz a permis à Spotify de compter 70 000 nouveaux abonnés une semaine à peine après son lancement aux US.

Est-ce que Orange aurait réalisé la bonne opération il y a un an ? 

Mais un buzz positif et un catalogue exhaustif suffisent-ils à justifier cet écart avec Deezer, et finalement est-ce qu’Orange n’aurait pas fait la bonne opération il y a un an ? Tout d’abord, lorsqu’on y regarde de plus près, la valorisation de Spotifiy parait largement sur-évaluée. En effet, le site a enregistré des pertes de 26M€ en 2010 pour seulement 50,9M€ d’actifs. Mais le site semble également vivre ses premières difficultés à l’international avec son entrée sur le marché américain où il est poursuivit pour violation de brevets. A l’inverse, grâce à sa stratégie d’intégration de Deezer à ses abonnements, Orange a réussi à véritablement convertir les utilisateurs du service au modèle payant en passant de 25 000 abonnés au moment de la prise de participation à 800 000 abonnés en mars avec un objectif d’1M d’abonnés dès cet été. Le  développement à l’international de l’offre permettra également de perpétuer la croissance du nombre d’abonnés au service, notamment au UK où Deezer sera prochainement proposé aux abonnés Orange. Une fois le différend avec Universal résolu et des partenariats signés avec les grandes maisons de disque à l’international, il ne restera donc qu’un pas avant l’expansion et le succès du service aux Etats-Unis : celui de créer le buzz outre-atlantique !

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